La Bnf s’invite à table !

Ces dernières années ont été plus que fastueuses en matière de recherches sur la cuisine médiévale : en témoignent les expositions « Livres en bouche » à la BnF-bibliothèque de l’Arsenal (2002),« A table au Moyen Âge » à la tour Jean sans Peur (2013, 2020), ou encore l’exposition à venir « Les tables du pouvoir », au Louvre-Lens (2021).

De nombreux objets nous permettent de mieux comprendre l’art et la manière de se nourrir et de servir les repas durant la période médiévale. Vaisselles, recettes, témoignages contemporains mais aussi manuscrits enluminés sont autant de sources dans lesquelles les chercheurs et les amoureux de cuisine historique peuvent trouver des informations.

Les Arts de la table figurés

Nous vous proposons donc de vous plonger dans les collections de manuscrits médiévaux de la BnF afin de découvrir ce que racontent les images grâce à un manuscrit très richement enluminé de 378 miniatures : le Français 364. Il s’agit d’une copie du Romuléon, une histoire romaine rédigée par Benvenuto da Imala au cours du XIVe siècle.

Cette copie fut réalisée pour Louis Malet de Graville entre 1485 et 1490 et enluminée par Jean Colombe et son atelier à Bourges. On trouve dans ce manuscrit de nombreuses représentations autour de sujets très variés, notamment trois miniatures représentant des banquets. L’une des plus remarquables se trouve sans doute au folio 197 (fig.1). On y trouve une représentation du roi Syphax accueillant à sa table les généraux Scipion l’africain et Hasdrubal.

Syphax recevant Scipion l’africain et Hasdrubal à sa table, folio 197 - Les arts de la table figurés

Figure 1 : Syphax recevant Scipion l’africain et Hasdrubal à sa table, folio 197 (détails)

Bien qu’il s’agisse de la représentation d’un événement advenu dans l’Antiquité le miniaturiste n’a pas cherché à représenter une scène vraisemblable d’un point de vue historique. Pour preuve, le repas n’est ici pas représenté pris à l’antique, allongé, mais bien tel qu’il se déroule au Moyen Âge, au sein de la noblesse.

Les personnages sont assis devant une table, qui n’est pas encore un meuble dormant, c’est-à-dire un meuble fixe, installé dans une salle à manger, lequel n’apparait qu’au cours des XVIe et XVIIe siècles. La table se dresse dans de nombreuses pièces au Moyen Âge -ce qui donna naissance à l’expression bien connue de nos jours « dresser la table »-, elle est donc mobile et c’est un premier élément que nous pouvons constater sur cette image mais aussi au folio 335 (fig.2) représentant l’empereur Néron festoyant. 

Bien que recouverts d’une nappe, nous remarquons la présence des tréteaux en chevalet sur lesquels repose le tableau de bois faisant office de table. Cette pratique permettait de dresser autant de tables que nécessaire en fonction du nombre de convives présents. Ces derniers devaient d’ailleurs être placés suivant une hiérarchie stricte liée à leur statut social. Cette importance de la hiérarchie jusque sur la table se distingue sur la miniature représentant Scipion l’africain, Hasdrubal et Syphax.

Ce dernier, en tant que roi, est représenté sous un dais, au centre de la table, il préside l’assemblée, tout comme le fait Néron un peu plus loin dans le manuscrit.

Néron festoyant, folio 335 (détails) - Les arts de la table figurés

Figure 2 : Néron festoyant, folio 335 (détails)

Autant que l’on devait bien recevoir, on devait bien se conduire à table au Moyen Âge

Ainsi nous pouvons retrouver des traités dans des livres de contenance qui informent de la conduite à tenir. La posture des personnages nous renseigne, semble-t-il là encore, sur ces convenances : ne pas mettre les coudes sur la table, ne pas être affalé, et de nombreuses autres règles qui étaient respectées et enseignées aux plus jeunes. Tout cela est visible notamment sur la miniature 335 : seul les avant bras des personnages représentés sont posés sur la table, avec élégance, dans un souci de respect des codes de bienséance.

Ces miniatures nous donnent aussi quelques informations sur les mets que l’on peut retrouver à ces tables. Bien que difficilement identifiables avec précision, on pourrait reconnaitre quelques plats de viande dans les représentations observées. Cela fait écho à l’importante consommation de viande de la noblesse médiévale avec une préférence pour la volaille, plus proche du ciel -et donc du céleste- que les légumes et autres céréales provenant de la terre. Il existait alors une vraie symbolique des aliments, scrupuleusement respectée puisque les paysans, proches par essence de la terre consommaient bien plus de légumes que la noblesse. La consommation de viande était, par ailleurs, prévue dans le déroulé du repas, au cours duquel on servait le rôti, préalablement cuit dans un rôt.

Les verres orfévrés représentés posés sur les tables nous informent sur un autre élément majeur de la consommation de cette époque : le vin.

Ce dernier était avant tout consommé par ceux qui avaient les moyens de se l’offrir, il est donc normal de le retrouver à la table d’un roi, d’un empereur ou même du sénat romain comme sur une miniature du folio 239 (fig. 3).

Ces verres ne sont pas les seuls éléments orfévrés présents sur les tables. On note aussi, au folio 197 la représentation d’une nef posée sur la table. Un tel objet, en or, correspond au titre et au rang de celui qui recevait, ici un roi. Il s’agit de la représentation d’un objet présent sur les tables médiévales, et très en vogue. Sa fonction était aussi bien utilitaire que somptuaire, car, si elle attire l’œil dans la miniature par ses dimensions, elle avait cette même fonction de mise en valeur sur la table. Elle permettait de transporter le nécessaire de table tout en décorant élégamment la table dressée sur ses tréteaux.

On remarque aussi que le nombre d’assiettes représentées sur ces différentes tables ne correspond pas au nombre de convives : cela s’explique par le fait que chacun partageait le mets avec son voisin, au même titre que l’absence de couverts met en avant de façon détournée le fait que chacun mangeait avec trois des doigts de sa main droite. Pour cette même raison, les convives se lavaient plusieurs fois les mains au cours du repas, par souci d’hygiène.

: Scipion l’africain et sénateurs, folio 239

Figure 3 : Scipion l’africain et sénateurs, folio 239 (détails)

Il est intéressant de signaler, à l’issue de cette brève étude, que seule la noblesse est mise en avant dans ces sources manuscrites. Cela s’explique tout simplement par le fait que ce sont les nobles qui commandent les manuscrits enluminés, particulièrement coûteux.

La fin de la période médiévale permet de voir apparaitre un grand nombre de bibliophiles avertis comme Louis Malet de Graville. C’est au sein de la noblesse que les codes de bienséance à table sont les plus notables, c’est aussi à leur table que se dévoilent les évolutions mobilières et utilitaires, tel que la cuillère, la table fixe au cours du XVIe siècle, etc. Les artistes évoluaient au sein de ces milieux, et les représentaient donc, en toute connaissance de cause, car c’est auprès de la noblesse qu’ils œuvraient, nous permettant d’imaginer de façon plus concrète l’art de manger et de recevoir au Moyen Âge, un art au cœur des pratiques sociales.

Bibliographie

Ressources numériques :

-ALEXANDRE-BIDON Danièle, HAKEM Tewfik, Comment mangeait-on au Moyen Âge ?, dans le réveil culturel, France culture, le 10 mars 2020 :

https://www.franceculture.fr/emissions/le-reveil-culturel/comment-mangeait-au-moyen-age

-LAURIOUX Bruno, Manger au Moyen Âge. Pratiques et discours alimentaires en Europe aux XIVe et XVe siècle, compte-rendu d’ALEXANDRE-BIDON Danièle, annales, 2002 :

https://www.persee.fr/doc/ahess_0395-2649_2002_num_57_5_280111_t1_1367_0000_3

-DA IMALA Benvenuto, Romuléon (traduction de Sébastion Mamerot), 1485-1490, manuscrit numérisé : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b6000786m.r=Fran%C3%A7ais%20364%20Romul%C3%A9on?rk=21459;2

-Base Mandragore, manuscrit Français 364, Romuléon, miniatures numérisée :

http://mandragore.bnf.fr/jsp/rechercheExperte.jsp

– Recette médiévale, Couverts de table – Origines et sens :

https://recettemedievale.fr/couvert-de-table/

 Pour aller plus loin :

-ALEXANDRE-BIDON Danièle, Une archéologie du goût. Céramique et consommation, éd. Picard, collection « Espaces médiévaux », 2005.

-QUENEAU Jacqueline, La grande histoire des arts de la table, éd. Genève : Aubanel, 2006.

-Bibliothèque nationale de France, Gastronomie médiévale, exposition virtuelle :

http://expositions.bnf.fr/gastro/index.htm

 

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